La kératite est une inflammation de la cornée, la couche transparente située à l'avant de l'œil. Elle peut être infectieuse (la plus fréquente : virale, bactérienne, amibienne, fongique) ou non infectieuse (traumatique, toxique, allergique, auto-immune). Les kératites infectieuses constituent une urgence ophtalmologique : un retard de quelques jours dans le diagnostic et le traitement peut entraîner une perforation cornéenne ou une cicatrice centrale définitive. La règle cardinale : tout œil rouge, douloureux et photophobe, surtout chez un porteur de lentilles, doit être examiné par un ophtalmologue sans délai.

×5 à ×20
Risque relatif de kératite microbienne multiplié par 5 à 20 en port continu / nocturne de lentilles souples vs port journalier (Keay L et al., Ophthalmology 2006 ; Stapleton F et al., Ophthalmology 2008)
< 24 h
Délai idéal pour consulter en cas de douleur sous lentilles
1re
Cause infectieuse de cécité cornéenne dans le monde

Symptômes — les signes d'alerte

Les kératites partagent un cortège symptomatique caractéristique, souvent abrupt :

  • Douleur oculaire intense, volontiers pulsatile, mal calmée par les antalgiques usuels.
  • Photophobie (gêne à la lumière) avec blépharospasme (fermeture involontaire des paupières).
  • Rougeur oculaire en couronne autour du limbe (cercle péri-kératique).
  • Larmoiement et sensation de corps étranger.
  • Baisse visuelle variable selon la localisation de la lésion (majeure si centrale).
  • Parfois visualisation d'un point blanc sur la cornée (abcès).
🚨 Urgence ophtalmologique chez tout porteur de lentilles avec œil douloureux. Retirez les lentilles, ne les remettez pas, consultez en ophtalmologie ou en urgence ophtalmologique dans les heures qui suivent. N'appliquez surtout pas de collyre à la cortisone.

Les principales formes infectieuses

Kératite herpétique (virale — HSV, VZV)

Infection par le Herpes simplex virus (HSV-1) le plus souvent, parfois le VZV (zona ophtalmique). Le signe caractéristique est l'ulcère dendritique visible après instillation de fluorescéine : ulcération en forme d'arborescence à bords flous. Le virus reste latent dans le ganglion trigéminé : récidives fréquentes (30 % à 1 an, 50 % à 10 ans), déclenchées par stress, fièvre, exposition UV ou immunodépression.

Traitement : antiviraux topiques (ganciclovir gel, aciclovir pommade) +/- aciclovir per os. Les corticoïdes topiques sont contre-indiqués à la phase aiguë épithéliale.

Kératite bactérienne (abcès cornéen)

Principale cause : port de lentilles de contact, surtout avec entretien défaillant ou port nocturne. Germes fréquents : Pseudomonas aeruginosa (porteurs de lentilles), Staphylococcus aureus, Streptococcus pneumoniae. Le tableau est rapidement sévère : douleur majeure, infiltrat cornéen blanchâtre, parfois hypopion (niveau de pus en chambre antérieure).

Traitement : prélèvement cornéen (grattage) pour analyse microbiologique, puis collyres antibiotiques fortifiés (ceftazidime + vancomycine, ou fluoroquinolones renforcées) toutes les heures, jour et nuit initialement.

Kératite amibienne (Acanthamoeba)

Infection par une amibe libre présente dans l'eau (robinet, piscine, baignade, jacuzzi). Quasi exclusivement chez des porteurs de lentilles qui ont rincé leurs lentilles à l'eau ou les ont gardées en piscine. Tableau typique : douleur disproportionnée par rapport aux signes cliniques, évoluant par poussées, infiltrat annulaire parakeratique caractéristique au stade évolué. Diagnostic confirmé par microscopie confocale in vivo et/ou culture sur milieux spécifiques.

Traitement : très long (6-12 mois), associe chlorhexidine 0,02 %, PHMB 0,02 % (biguanides) et parfois isethionate de propamidine (Brolene). Pronostic réservé en cas de diagnostic tardif : cicatrice majeure, greffe de cornée parfois nécessaire.

Kératite fongique

Rare sous nos climats, elle survient typiquement après un traumatisme végétal (branche, épine, débris de feuillage) ou chez un patient immunodéprimé. Germes : Fusarium, Aspergillus, Candida. Évolution lente avec infiltrat cotonneux à bords irréguliers, lésions satellites.

Traitement : antifongiques locaux (voriconazole, natamycine) +/- voriconazole per os. Pronostic souvent réservé du fait du diagnostic tardif.

Kératites non infectieuses

Beaucoup plus fréquentes mais généralement moins graves :

  • Kératite ponctuée superficielle (KPS) de la sécheresse oculaire ou d'un trouble des cils — voir sécheresse oculaire.
  • Kératite d'exposition (lagophtalmie, paralysie faciale) : la cornée n'est plus correctement couverte par la paupière.
  • Kératite toxique médicamenteuse (conservateurs des collyres au long cours, notamment antiglaucomateux).
  • Photokératite (UV) : ophtalmie des neiges ou coup d'arc du soudeur — voir photokératite.
  • Kératite neurotrophique (anesthésie cornéenne post-herpès, diabète, chirurgie du ganglion trigéminé).
  • Kératites immunologiques (polyarthrite rhumatoïde, Gougerot-Sjögren, syndrome de Stevens-Johnson).

Diagnostic

L'examen en urgence par un ophtalmologue associe :

  • Interrogatoire orienté : port de lentilles, modalités d'entretien, baignade, traumatisme, antécédent herpétique, profession, traitements locaux en cours.
  • Examen à la lampe à fente après instillation de fluorescéine : taille, profondeur, morphologie de l'ulcère (dendritique → herpès, infiltrat dense → bactérien, annulaire → amibien). Recherche d'un hypopion, d'une hypertonie.
  • Prélèvement cornéen (grattage à la curette stérile) en cas d'abcès : examen direct, culture bactérienne, PCR herpétique, PCR amibienne.
  • Microscopie confocale in vivo : indispensable en cas de suspicion d'Acanthamoeba ou de kératite fongique — visualisation directe des kystes amibiens ou des hyphes.

Conseils pratiques en attendant la consultation

  • Retirez immédiatement vos lentilles et ne les remettez pas. Conservez-les ainsi que leur étui pour analyse éventuelle.
  • N'utilisez pas de collyre à la cortisone sans avis médical.
  • Les collyres anesthésiants (oxybuprocaïne) ne doivent jamais être utilisés en dehors de l'examen médical : ils masquent la douleur et retardent la cicatrisation.
  • Un bandage oculaire non compressif et des verres teintés peuvent soulager la photophobie.
  • Préparez la liste des collyres utilisés et vos flacons d'entretien de lentilles.

Questions fréquentes

J'ai mal à l'œil en portant mes lentilles : est-ce grave ?

C'est une urgence ophtalmologique jusqu'à preuve du contraire. Il faut retirer immédiatement les lentilles, ne pas les remettre, et consulter dans les heures qui suivent. La douleur, la rougeur et la photophobie chez un porteur de lentilles sont très évocatrices d'une kératite infectieuse, notamment à Pseudomonas ou à Acanthamoeba, qui peut en quelques jours détruire la cornée.

Peut-on mettre n'importe quel collyre en attendant la consultation ?

Non. Surtout pas de collyres à la cortisone (dexaméthasone) qui aggravent les kératites herpétiques et amibiennes. Les collyres antibiotiques de large spectre (vendus parfois sans ordonnance) peuvent masquer le tableau et retarder le diagnostic. Consultez rapidement, le traitement sera adapté après examen à la lampe à fente.

La kératite herpétique récidive-t-elle ?

Oui. Le virus HSV-1 reste latent dans le ganglion trigéminé et peut se réactiver (stress, fièvre, UV, baisse d'immunité). Après un premier épisode, le risque de récidive est d'environ 30 % à 1 an et 50 % à 10 ans. Un traitement antiviral oral au long cours (aciclovir, valaciclovir) est parfois prescrit en prévention.

Peut-on devenir aveugle d'une kératite ?

Dans les formes non traitées ou tardivement prises en charge, oui. Les kératites amibiennes et certaines kératites bactériennes peuvent détruire la cornée en quelques jours et aboutir à une perforation ou à une cicatrice centrale définitive. La majorité des kératites, correctement traitées à temps, guérissent sans séquelle visuelle.

Pourrai-je reporter des lentilles après guérison ?

Dans la plupart des cas, oui, mais avec des règles strictes : port diurne uniquement, respect des temps de repos, hygiène irréprochable, jamais de contact avec l'eau (douche, piscine, baignade). Chez les patients ayant présenté une kératite amibienne, la reprise est à discuter au cas par cas du fait du risque élevé de récidive.

Auteur et révision médicale

Dr Alexandre Majoulet — Chirurgien ophtalmologue, cofondateur du Cabinet Ophtalife (Boulogne-Billancourt).
Praticien Contractuel au Centre Hospitalier National d'Ophtalmologie des Quinze-Vingts (Paris), ancien Assistant des Hôpitaux de Paris (Quinze-Vingts) et ancien Interne des Hôpitaux de Paris.
Titulaire du DES d'Ophtalmologie (UVSQ, 2023) et du DIU de Chirurgie Vitréo-Rétinienne (Paris-Saclay, 2024). FEBO (Fellow of the European Board of Ophthalmology) depuis 2022.

Contenu rédigé et revu selon les recommandations de la Société Française d'Ophtalmologie (SFO) et de l'Cornea Society.
RPPS : 10101500121 — Dernière révision : 22 avril 2026.

Œil rouge douloureux, surtout sous lentilles ?

Toute kératite suspectée doit être examinée en urgence. Si les délais sur Doctolib ne permettent pas une consultation le jour même, contactez directement le secrétariat du cabinet ou un service d'urgences ophtalmologiques.

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